Trabzonspor, tempête bleu-grenat sur la Süper Lig turque

Une fan de Trabzonspor tient une écharpe sur laquelle on peut lire “Trabzon est une histoire d’amour” pendant le match de football de Super league entre Trabzonspor et Hatayspor au stade Medical Park à Trabzon, le 18 décembre 2021.
Par Remi BANET / © 2021 AFP

Samet Kordali en est “sûr à 100%”: son club, Trabzonspor, remportera cette année le championnat de Turquie. Et le soir du titre, sa ville, Trabzon, “sera en feu”.

L’étudiant n’était pas né quand le club de la mer Noire, dans le nord-est de la Turquie, a décroché son dernier championnat en 1984, mais lui et ses amis n’ont que le mot “şampiyon” (champion) à la bouche: Trabzonspor est actuellement le leader incontesté de la Süper Lig après 17 journées, damant le pion aux grands clubs stambouliotes.

Invaincu en championnat depuis mars, Trabzonspor a concédé sa première défaite de la saison début décembre à Antalya (sud). Mais il a corrigé le tir samedi en battant le troisième du classement, Hatayspor, 2-0 devant son bouillant public et conserve neuf points d’avance sur le deuxième, Konyaspor.

Chez les parieurs, le club de Trabzon, renforcé cet été par l’arrivée du Slovaque Marek Hamsikqui dit trouver à Trabzon la même ferveur qu’à Naplesest le grand favori et à la boutique officielle, les maillots se vendent comme des petits pains.

“Ici, chaque enfant soutient le club”, dit Caliskan Hamdi, 57 ans. L’entrepreneur, qui vit à Bruxelles mais revient à Trabzon dès qu’il peut, résume la fierté d’une ville: “Nous sommes le premier club à avoir cassé l’empire d’Istanbul.”

En 1976, Trabzon fut la première ville d’Anatolie à remporter le championnat de première division, jusqu’alors chasse gardée de Galatasaray, Fenerbahçe et Besiktas.

Connue pour son port de pêche et sa ferveur nationaliste, l’ancienne Trébizonde, qui compte aujourd’hui 300.000 habitants, l’est depuis pour son équipe, parfois surnommée “la tempête de la mer Noire”.

Enfermés dans le vestiaire

Dans les cafés de la vieille ville, le Trabzonspor est de toutes les discussions et ses couleurs, le bleu et le grenat, s’affichent jusque sur les chapelets des croyants.

“Je suis allé à Trabzon plusieurs fois dans ma carrière. (Dans la rue), la mamie de 80 ans se retourne sur votre chemin car elle sait que vous êtes l’arbitre. Dans l’avion, tout le monde chuchote +c’est l’arbitre du match+”, résumait en 2019 l’ancien arbitre turc Deniz Coban.

“En Turquie, l’écrasante majorité des fans de football soutient les trois équipes historiques d’Istanbul. Même dans les villes d’Anatolie. Mais Trabzon est à part car la majorité des habitants sont pour Trabzonspor”, abonde Can Kakisim, universitaire turc spécialiste du club.

Des anecdotes disent la passionparfois l’hystériequi l’entoure: en 2015, le président du club d’alors, furieux à la suite d’un penalty non sifflé, fait enfermer les arbitres dans leur vestiaire quatre heures durant. L’incident ne prendra fin qu’après un appel du président Recep Tayyip Erdogan au dirigeant en colère.

Début décembre, un homme menace de se suicider du toit d’un immeuble du centre-ville. Dans une vidéo devenue virale, une voix s’élève: “Mon frère, ne t’en va pas avant d’avoir vu la victoire en championnat !”.

“Adversaire respecté”

Parmi les plus âgés, certains entretiennent toutefois la nostalgie d’un âge d’or révolu, quand Trabzonspor raflait six championnats et six Supercoupes de Turquie entre 1976 et 1984. “A l’époque, tous les joueurs venaient d’ici, aujourd’hui ils ne sont plus que deux, les autres sont étrangers”, regrette Sebahattin Yilmaz, 62 ans, au long caban noir.

Depuis lors, Trabzonspor possède le statut de meilleure équipe d’Anatolie et “est un adversaire respecté” par les grands clubs stambouliotes, affirme l’historien Mehmet Yüce.

“Il n’y a pas de rivalité féroce entre Trabzonspor et les équipes d’Istanbul comme il y en a entre elles. Galatasaray, Fenerbahçe et Besiktas ont plus d’un siècle d’existence. Elles ne voient pas Trabzonspor (né en 1967 de la fusion de plusieurs clubs locaux, NDLR) comme une équipe de leur trempe. Trabzonspor est pour elles une équipe d’Anatolie”, explique-t-il.

Vice-champion de Turquie à neuf reprisesla dernière fois en 2020

, Trabzonspor a eu l’avantage à l’automne de ne pas évoluer en coupe d’Europe, contrairement aux rivaux stambouliotes, actuellement à la peine. Mais à vingt-et-une journées de la fin du championnat, les jeux sont encore loin d’être faits.

Pour Can Kakisim, un nouveau titre en championnat est toutefois “nécessaire” pour maintenir la passion du club chez les plus jeunes.

Gökhan Alparslan, 25 ans, est l’un d’eux. Peintre en bâtiment la semaine, il vend des écharpes 30 liras (1,55 euro) les jours de match sur le parking du stade. Cette année, il regarde les matches “à la télé”. Mais si Trabzon décroche le titre, les supporters se rueront sur ses écharpes, croit-il. Il sourit: “Peut-être que je pourrai me payer un abonnement pour aller au stade.”