L’ailier du Barça Ansu Fati inscrit un but contre Valence, en Liga au Camp Nou, le 14 septembre 2019
Par Allen Yero EMBALO à Bissau et Laurence BOUTREUX à Herrera / © 2019 AFP

Ansu Fati a fait un long voyage, du terrain de terre oĂą il jouait enfant Ă  Bissau jusqu’au Camp Nou de Barcelone: arrivĂ© en Espagne en 2009, ce fils d’immigrĂ© africain est, Ă  seulement 17 ans, un footballeur aux dĂ©buts retentissants en Liga.

“Ansu Fati, joueur du Barça!”: les gamins de banlieue de sa ville natale d’Afrique de l’Ouest, Bissau, s’Ă©tranglent de joie quand ils crient le nom de leur “hĂ©ros”, sur le terrain de terre ocre du quartier populaire Sao Paulo bordĂ© d’arbres tropicaux.

C’est lĂ  qu’Anssumane Fati, nĂ© le 31 octobre 2002, a passĂ© ses six premières annĂ©es.

LĂ  qu’il jouait en chaussettes ou sandalettes en plastique et dribblait des plus robustes que lui, raconte Ă  l’AFP son jeune entraĂ®neur de l’Ă©poque, Malam Romisio.

“Avant, mon Ă©quipe, c’Ă©tait le Real Madrid, mais j’ai changĂ© de camp lorsque j’ai su qu’Ansu Ă©tait devenu titulaire au Barça!”, avoue-t-il, Ă©patĂ© que le jeune attaquant Ă©volue depuis le 25 aoĂ»t en première division et soit l’auteur de trois buts en 13 matches, sous l’oeil bienveillant de la star Lionel Messi.

Une fiertĂ© pour sa GuinĂ©e-Bissau natale, petit pays d’Afrique de l’Ouest aux paysages somptueux et prĂ©servĂ©s, mais classĂ© parmi les plus pauvres du monde et qui ne s’est jamais distinguĂ© en football.

Dans une maison de la ruelle oĂą Ansu a grandi, son oncle paternel, Djibi Fati, le dĂ©signe sur les photos de famille, petit garçon posant en costume de fĂŞte traditionnel qu’on taquinait parce qu'”il raffolait du pain beurrĂ©”. “A chaque fois qu’il rentrait du foot, il rĂ©clamait du pain”, dit-il en crĂ©ole.

“Extraverti mais parlant peu”

Le père, Bori Fati, quitta Bissau pour gagner le Portugal puis l’Espagne, en quĂŞte de travail.

Dans la province andalouse de SĂ©ville (sud), il enchaĂ®na les boulots, “travaillant sur le chantier du train Ă  grande vitesse, rĂ©coltant les olives, ramassant les verres dans une discothèque…”, Ă©numère Amador Saavedra, qui le connut Ă  Herrera (6.000 habitants) sans savoir alors que lui-mĂŞme entraĂ®nerait un jour son fils Ansu.

“Cette histoire est belle”, dit-il, Ă  l’heure oĂą l’extrĂŞme droite espagnole fustige les migrants, car l’actuel maire communiste du village voisin de Marinaleda (2.600 habitants) aida financièrement le père Ă  faire venir sa famille, puis le maire socialiste d’alors Ă  Herrera lui trouva un poste au dĂ©potoir municipal.

A peine arrivĂ© Ă  Herrera, Ă  sept ans, Ansu dĂ©couvrit un terrain de foot Ă  l’herbe toute neuve et y fit sensation, raconte son tout premier entraĂ®neur espagnol, Jordi Figaroa: “L’Ă©cart Ă©tait abyssal avec ses camarades, techniquement mais aussi tactiquement. (…) Lui, il avait tout”.

A l’Ecole de football Peloteros d’Herrera, oĂą se forment gratuitement plusieurs milliers d’enfants des environs, le directeur JosĂ© Luis PĂ©rez a rĂ©cemment revu Ansu et assure qu'”il n’a pas la grosse tĂŞte”. Il le dĂ©crit en garçon “très spontanĂ© et très joyeux”, “extraverti mais parlant peu”.

“Un joueur qui invente le football”

Dès 2010, Ansu s’illustra au SĂ©ville FC avant d’ĂŞtre recrutĂ© en 2012 par le FC Barcelonecomme son grand frère BraimaintĂ©grant le cĂ©lèbre centre de formation de la “Masia”.

“Ansu a Ă©tĂ© parmi les plus jeunes jamais admis Ă  la Masia”, Ă  10 ans, relève son premier entraĂ®neur Ă  Barcelone, Marc Serra. C’Ă©tait “le type de joueur qui invente le football”, dit-il, “l’un des garçons les plus talentueux arrivĂ©s Ă  la Masia depuis Messi”.

Après un des premiers tournois auxquels il participa, l’enfant rentra seul en train vers SĂ©ville et envoya un message Ă  son entraĂ®neur, disant qu’il “regrettait beaucoup d’avoir mal jouĂ© et que ça ne se reproduirait plus”, rapporte M. Serra, qui conclut: “A dix ans, il Ă©tait dĂ©jĂ  mĂ»r et exigeant envers lui-mĂŞme”.

La suite est connue: Ansu Fati est devenu fin aoĂ»t le plus jeune joueur Ă  marquer en Liga pour le Barça, puis le plus jeune Ă  Ă©voluer en Ligue des champions avec le maillot catalan. Et il a ensuite crevĂ© l’Ă©cran en devenant le plus jeune buteur de l’histoire de la C1 moderne (depuis 1992) dĂ©but dĂ©cembre, contre l’Inter Milan (2-1).

MĂŞme s’il a la nationalitĂ© bissau-guinĂ©enne, il a obtenu le passeport espagnol en septembre, sur dĂ©cision du gouvernement. L’attaquant a dans la foulĂ©e connu sa première sĂ©lection avec l’Ă©quipe d’Espagne espoirs mi-octobre, avant de signer en dĂ©cembre une prolongation de contrat mirifique au Barça, assortie d’une clause libĂ©ratoire de 170 M EUR…

Mais pas question de prendre la grosse tĂŞte, comme l’a expliquĂ© Bori Fati Ă  la radio Onda Cero: “Nous autres, nous sommes travailleurs, modestes. Je dis tous les jours Ă  Ansu: +C’est ça ton travail: quand tu as la balle, tu te mets face au but, tu ne regardes pas ailleurs, tu shootes+”.