Racisme: Diakhaby met le foot espagnol face à ses contradictions

Le défenseur français de Valence Mouctar Diakhaby (d) lors d’un match contre la Real Sociedad, le 11 avril 2021 à Mestalla
Par Patxi VRIGNON-ETXEZAHARRETA / © 2021 AFP

Le football espagnol tirera-t-il enfin les leçons de l’affaire ? Les insultes racistes dont Mouctar Diakhaby, le défenseur français de Valence, dit avoir été la cible, ont remis en lumière ses contradictions, entre incidents récurrents et sanctions timides.

Le 4 avril, Diakhaby a quitté le terrain, suivi par ses coéquipiers, lors de leur match à Cadix (défaite 2 à 1), avant d’accuser le défenseur Juan Cala d’avoir tenu des propos racistes. Le jeu a repris sans le défenseur français, très marqué par cet incident. Depuis, l’affaire ne cesse de prendre de l’ampleur.

LaLiga, l’organe qui gère le football professionnel en Espagne, a ouvert une enquête, sollicité des experts en lecture labiale… avant de classer le dossier, assurant n’avoir pas trouvé de preuves.

“On n’occulte rien”, a assuré mercredi Javier Tebas, le président de LaLiga, dans un entretien à la chaîne Aragon TV. “Mais pour l’instant nous avons un deuxième rapport qui réaffirme qu’on n’entend pas cette insulte. Je ne vais pas discuter le fait que lui croit l’avoir entendue, mais d’après tous les rapports que l’on a, il a mal entendu.”

La Fédération espagnole (RFEF), compétente en matière disciplinaire, a de son côté ouvert une “procédure extraordinaire” contre Juan Cala.

Diakhaby “compte aller au bout de cette histoire”, a-t-il lancé lundi au micro de RMC. “J’ai eu l’impression qu’on voulait plus protéger le foot espagnol que parler de ce qui se passe.”

“On n’agit pas”

De nombreux cas de racisme ont été recensés dans les stades espagnols depuis les années 1980 mais, paradoxalement, peu ont débouché sur des sanctions.

“Le comportement de LaLiga, c’est une posture (…) On banalise ces contradictions, une communication publique antiraciste mêlée à un discours raciste latent”, tacle auprès de l’AFP Raul Martinez Corcuera, professeur de communication à l’Université de Vic, en Catalogne, et expert en discours haineux dans le sport.

“Y a-t-il un problème avec le racisme en Espagne ? Oui. Sommes-nous en train d’agir contre cela ? Non. Voulons-nous agir ? Eh bien, pour le moment, je ne vois aucune action concrète en ce sens (…) Il faut fermer des tribunes, des stades. Il faut nettoyer”, plaide cet universitaire.

Depuis une loi de 2007, “la police et la justice disposent de tous les outils nécessaires pour s’attaquer à tous types de discours haineux que ce soit. Le problème, c’est qu’on n’agit pas”, insiste Raul Martinez Corcuera.

Le seul match interrompu pour discours haineux dans l’histoire du football professionnel espagnol a été celui entre le Rayo Vallecano et Albacete (en D2), en décembre 2019, stoppé à la mi-temps à cause de chants et d’insultes de la part d’une partie du public du Rayo (club politiquement marqué à gauche) envers l’attaquant ukrainien Roman Zozulya, traité de “nazi”. La deuxième période a été disputée à huis clos sept mois plus tard.

Le 4 avril, les joueurs de Valence ont accompagné Mouctar Diakhaby vers les vestiaires… puis sont retournés sur la pelouse pour finir le match après une interruption d’une dizaine de minutes, avec l’accord de Diakhaby.

Le racisme, en recul ?

“Pour moi, c’était un moment-clé pour arrêter le match, écouter, éclaircir ce qui s’est passé et y réfléchir ensemble. Mais on a manqué le coche”, regrette l’ancien joueur professionnel Alberto Edjogo-Owono, formé en Espagne, dont le père est originaire de Guinée-Equatoriale. “Reprendre le match, c’est le pire message que l’on pouvait envoyer”, tance l’ex-attaquant, auteur du livre “Cahiers du football africain” aux éditions Panenka.

“J’ai l’impression qu’il y a quand même beaucoup moins de racisme en Espagne que dans les années 1990 ou 2000”, pointe-t-il néanmoins. “Dans les années 2000, j’allais dans n’importe quel stade et on me disait: +Ramasseur de coton !+, +Retourne sur ta barque de fortune !+, +Remonte sur ton arbre !+. On nous jetait des bananes, des cacahuètes, on nous balançait des cris de singes…”, se remémore-t-il.

En 2014, le défenseur brésilien du FC Barcelone, Dani Alvés, avait d’ailleurs croqué dans une banane qu’on venait de lui lancer depuis les tribunes de Villarreal, avant de tirer un corner comme si de rien n’était.

Comme d’autres, Alberto Edjogo-Owono réclame une “volonté réelle” d’en finir avec les comportements racistes sur les pelouses d’Espagne. “Les campagnes de communication sur Instagram, les affiches +Non au racisme+ pendant les matches… C’est super, vraiment. Mais c’est de la posture, disons-le!”