La journaliste sportive iranienne Raha Pourbakhsh montre son billet électronique pour le match Iran-Cambodge, en face du stade Azadi à Téhéran, le 8 octobre 2019
Par Amir Havasi / © 2019 AFP

Quelque 3.500 supportrices devraient assister jeudi à Téhéran au match de qualification pour le Mondial-2022 face au Cambodge après avoir pu acheter leur billet pour cette rencontre, une première en Iran depuis près de quarante ans.

Cette ouverture survient après la mort tragique d’une supportrice, Sahar Khodayari, qui s’est immolée par le feu mi-septembre après son arrestation pour avoir tenté d’entrer dans un stade. La Fifa avait alors accentué sa pression sur l’Iran, menaçant le pays de sanctions, pour permettre aux femmes d’assister aux matches de football masculin.

Très vite après la révolution islamique de 1979, les femmes iraniennes se sont vu refuser l’accès aux stades, officiellement pour les protéger de la grossièreté masculine.

La Fifa fait pression depuis des années sur la République islamique pour qu’elle ouvre ses stades au femmes, mais Téhéran n’avait jusqu’à présent autorisé qu’en de rares occasions un nombre limité d’entre-elles (au maximum un millier de supportrices en novembre 2018) à assister à quelques rencontres.

La mort de “la fille en bleue” (couleur de son équipe fétiche, le club Esteghlal de Téhéran) a suscité l’émoi sur les réseaux sociaux, où des appels de célébrités, footballeurs ou militants ont été lancés à la Fifa pour bannir l’Iran des compétitions internationales.

“Vivre ça en personne”

Après la visite d’une délégation de la Fédération internationale à Téhéran en septembre, les autorités iraniennes se sont résolues à autoriser la vente de billets à des femmes pour le match Iran-Cambodge.

Les places pour le stade Azadi (“Liberté” en persan) se sont vendues comme des petits pains et “la présence de 3.500 supportrices iraniennes […] est assurée”, selon l’agence officielle Irna.

Jugeant ce chiffre insuffisant, une campagne sur Twitter appelle à accorder davantage de sièges aux femmes avec ce mot-dièse : #WakeUpFifa (“Fifa réveille-toi”).

Journaliste sportive, Raha Pourbakhsh montre fièrement à l’AFP son billet électronique sur son téléphone portable.

“Je n’arrive toujours pas à croire que cela va arriver. Après toutes ces années […] à regarder tout à la télévision, je vais maintenant pouvoir vivre ça en personne”, dit-elle.

Mais à l’inverse du théâtre ou du cinéma, où femmes et hommes peuvent être assis côte-à-côte, les supportrices devront remplir des tribunes réservées pour elles, et surveillées, selon l’agence Fars, par quelque 150 policières.

“J’aimerais que les femmes soient libres, comme les hommes, d’aller au stade et [qu’hommes et femmes] puissent s’asseoir côte-à-côte sans aucune restriction comme dans d’autres pays”, dit à l’AFP Hasti, une habitante de Téhéran.

“Elles le regretteront”

Pour Nader Fathi, qui tient une boutique de prêt-à-porter, la présence de femmes dans les stades pourrait améliorer l’atmosphère qui y règne. Mais “elles le regretteront” juge-t-il, si elles se retrouvent exposées à “des injures vraiment grossières” ou à de “mauvais comportements”.

En 2001, une vingtaine d’Irlandaises avaient été les premières femmes à assister à un match de football masculin (Iran-Irlande) dans le pays depuis l’interdit post-révolutionnaire.

Les Iraniennes, elles, avaient dû attendre 2005 : seules quelques dizaines d’entre-elles avaient alors pu assister à une rencontre Iran-Bahreïn. Depuis, les autorisations ont été rares, et toujours en nombre limité.

L’interdiction des femmes dans les stades est régulièrement critiquée au sein même du système politique iranien.

Conservateur modéré, le président Hassan Rohani a dit à plusieurs reprises sa volonté d’y mettre un terme.

Ce projet continue néanmoins de se heurter à l’opposition du clan ultraconservateur, à l’image du quotidien Kayhan, qui appelle le gouvernement à s’occuper des problèmes économiques des femmes plutôt que de les envoyer au stade.

En octobre 2018, après qu’une centaine de supportrices eurent été autorisées à assister à un match amical entre l’Iran et la Bolivie, le procureur général du pays avait jugé qu’exposer des femmes à la vue d’hommes “à demi nus” risquait de mener “au péché”.

Pour le journal économique Donya-yé Eqtessad, la décision d’autoriser la vente de tickets à des femmes pour Iran-Cambodge est une “mesure visant à ébranler un tabou, mais aussi à libérer le football iranien de la menace de sanctions de la Fifa”.

Sur Twitter, le porte-parole du gouvernement, Ali Rabii, a tenu à assurer que cette décision était le résultat d’une “exigence interne à la société et du soutien du gouvernement à cette exigence”, et certainement pas de “la pression étrangère”.

Reste à savoir si l’action des autorités contentera la Fédération internationale.

Téhéran n’a pour le moment pas annoncé que les femmes pourraient assister aux matches du championnat iranien ou à d’autres rencontres internationales, alors que la Fifa demande que les femmes soient autorisées dans les stades de football “pour tous les matches”.