Euro: Karim Benzema, les Bleus et les passions françaises

L’attaquant français Karim Benzema après un but lors du 8e de finale de l’Euro contre la Suisse, à Bucarest, le 28 juin 2021
Par Baptiste PACE / © 2021 AFP

A l’Euro, contre la Suisse, la France s’est effondrée, et le jour de gloire de Karim Benzema n’a fait que passer: l’attaquant madrilène a pourtant brillamment réussi son retour en Bleu après cinq ans d’absence et de chronique sportive, politique et judiciaire autour de sa personne.

Une performance majuscule. Contre la “Nati” lundi, Benzema n’a pas seulement renversé le score en deux minutes en inscrivant un doublé, avec un premier but précédé d’un contrôle pied gauche irréel, inventé pour l’occasion.

Mieux: le natif de Lyon était partout. Conseillant son gardien et capitaine Hugo Lloris avant que celui-ci n’arrête un penalty helvète. Calmant les cadres bleus, champions du monde sans lui en 2018, quand ceux-ci, au fil du match, commençaient à monter en température; haranguant son équipe depuis le banc après sa sortie, livide, vidé par l’effort.

“Il prend tellement soin de lui, de sa préparation, qu’il est mieux physiquement qu’il y a dix ans”, relève son ancien entraîneur au Real Madrid, le Portugais José Mourinho, “déçu” pour un joueur bien parti pour “réussir quelque chose de spécial” dans cet Euro.

La France est donc sortie par la petite porte en 8e de finale (3-3 a.p. 5 t.a.b. à 4), mais “KB” est revenu par la grande. Sportivement parlant. Epilogue d’un bannissement de cinq ans de la sélection, après l’éclatement de l’affaire de la “sex-tape” de son ex-équipier Mathieu Valbuena.

Benzema sera-t-il présent à l’audience à Versailles le 20 octobre, où il sera jugé pour “complicité de tentative de chantage”? Dans ce dossier, quatre autres hommes sont poursuivis pour tentative de chantage dont un de ses proches, Karim Zenati. Benzema, pressé de voir s’achever cette “mascarade”, risque théoriquement cinq ans de prison et 75.000 euros d’amende.

-“Mascarade”?-

Le sportif, lui, a déjà payé: une interminable absence des listes de Didier Deschamps. Deux attaquants qui ne se trouvent pas sur un terrain, c’est assez courant pour un sélectionneur. Deux joueurs empêchés de se retrouver en sélection par l’effet d’un contrôle judiciaire, c’est beaucoup plus rare.

Un immense scandale pour la Fédération française de football, partie civile dans ce dossier et effrayée à l’idée de produire un nouveau “Knysna”, cette ville d’Afrique du Sud passée dans le langage courant après le désastre des Bleus lors du Mondial-2010.

Mais le cas Benzema a pris une autre dimension quand, non retenu pour l’Euro-2016, il avait estimé que Deschamps avait “cédé à une partie raciste de la France”. Le mot “raciste” fut tagué sur le mur d’une résidence du sélectionneur, capitaine en 1998 de la “France black-blanc-beur”. Et l’équipe de France de se retrouver au centre des débats identitaires hexagonaux.

Même scenario pour son retour. Benzema? Un “Français de papier” qui devrait aller “jouer avec l’Algérie”, pour la figure marseillaise du Rassemblement national, Stéphane Ravier.

“Cela va au-delà du sport. (…) Je pense que pour beaucoup de jeunes issus de l’immigration, Karim Benzema est un modèle de réussite”, a jugé Emmanuel Macron, venu encourager les Bleus avant la compétition.

Dans une France que le président voit “se racialiser progressivement”, Benzema est “devenu un objet du débat politique”, analyse François Kraus, directeur du pôle politique et actualité de l’Ifop, auteur en juin d’un sondage sur les Bleus et sur son avant-centre pour France Pronos.

-“Figure d’identification”-

“Il est devenu une sorte de figure d’identification. Il est pour certains le symbole d’une jeunesse discriminée à cause de ses origines”, poursuit François Kraus, alors qu'”à la droite de la droite, de Marine Le Pen à Jordan Bardella, on a politisé le personnage, en faisant un peu le symbole d’une France des cités qui ne serait pas suffisamment attachée à la patrie pour mériter sa sélection”.

“Les épisodes judiciaires ont prêté le flan à la critique. Mais on n’avait pas attendu cet épisode”, souligne le géopolitologue Pascal Boniface, qui rappelle les polémiques sur Benzema et la Marseillaise, Benzema et l’Algérie, “[son] pays, le pays de ses parents”, déclaration faite à 18 ans qui le poursuit, 87 sélections et 31 buts en Bleu plus tard.

Benzema “ne s’est jamais excusé d’être Arabe, il n’a jamais fait profil bas”. Et “le refus de la réussite de la diversité, c’est un des marqueurs de l’extrême droite”, appuie le directeur fondateur de l’institut Iris.

Discret lors du rassemblement, le joueur s’est exprimé sur le terrain. “C’est pas en vouloir à la France ou aux Français! Si on n’est pas pris, il ne faut s’en prendre qu’à soi-même. Faut regarder ce qui va pas, ce qu’il faut faire pour revenir. C’est ça qui me motive”, expliquait-il le 30 mai.

Qu’est-ce qui a changé en lui? “Le travail. Que ce soit mentalement, physiquement. Ne rien lâcher. Après, je dirais aussi l’âge, mes enfants, ma famille, des choses comme ça. Mais beaucoup, beaucoup de travail”, ajoute le joueur, apparu souriant et détendu face aux médias.

Le prochain Mondial, au Qatar, n’est que dans 16 mois. Karim Benzema aura 34 ans. Toujours dans les temps pour remporter un titre majeur avec l’équipe de France.