En Syrie, le football éprouvé par la dégringolade de la monnaie nationale

Match de première division syrienne entre les rouges d’Al-Ittihad et Al-Hurriya à Alep, le 28 janvier 2017
Par Fayez Wehbi / © 2020 AFP

C’est une “malédiction!”, s’emporte l’homme d’affaires syrien Iyad al-Sibaii. Comme d’autres, ce président d’un club de football de Homs maudit l’envolée du prix des transferts et les demandes salariales des joueurs, sur fond de crise économique et de dégringolade de la monnaie nationale.

En Syrie, un dollar valait 50 livres syriennes au début de la guerre en 2011. Aujourd’hui, il faut plus de 2.000 livres pour obtenir un billet vert sur le marché noir.

Cette chute s’est accélérée au cours de l’année passée, avec une intensification de la crise en raison de l’épidémie de Covid-19, entraînant une explosion des prix de tous les produits et services.

Le milieu du sport, en particulier du football, n’a pas été épargné, avec des joueurs au pouvoir d’achat en berne et bien décidés à obtenir une revalorisation salariale.

“Le professionnalisme est devenu une malédiction (…) J’ai été surpris par les requêtes de joueurs avec lesquels nous avions précédemment signé des contrats raisonnables”, affirme Iyad al-Sibaii, président du club Al-Wathba à Homs (nord-ouest), à l’approche du coup d’envoi de la nouvelle saison le 21 octobre.

Désormais, les demandes de salaire annuel grimpent “jusqu’à 60 millions de livres (environ 25.000 euros au taux du marché noir)”, ajoute M. Sibaii.

Dans ces conditions, impossible de tenir un budget: “nous aurons besoin pour la saison prochaine (…) de 400 à 500 millions de livres (entre 170.000 et 210.000 euros), sachant que les fonds propres du club n’excèdent pas 160 millions de livres” (70.000 euros), dit-il.

Sans public

En près de dix ans de guerre, le championnat national n’a été suspendu qu’au tout début du conflit, en 2011. Mais après la baisse d’intensité des combats sont venues la crise économique puis la pandémie.

Cette succession de débâcles n’a pas été sans conséquences pour le football. Depuis 2012, le recrutement de joueurs étrangers s’est arrêté et le championnat national a aussi perdu de son attractivité pour les joueurs syriens, nombreux à jouer dans le Golfe.

Après une pause, comme ailleurs dans le monde, les clubs professionnels syriens ont été obligés de jouer sans public en raison de la pandémie, ce qui les a privés de recettes salutaires.

Certains clubs, comme celui d’Al Jazirah (province de Hassaké), ont dû suspendre leur participation au championnat national en raison de la crise.

Malgré tout, le champion en titre Tishreen, basé à Lattaquié, est parvenu lors de la saison précédente à attirer des recrues de renom. En tête, Ward Al Salama, milieu de terrain qui a inscrit en novembre dernier le seul but de la sélection nationale contre les Philippines en qualifications pour le Mondial-2022, compétition à laquelle la Syrie n’a jamais participé.

Son prochain contrat aurait facilement dépassé les 50 millions de livres syriennes (environ 21.000 euros) la saison.

Investisseurs et supporters

Les clubs, détenus majoritairement par l’Etat, comptent désormais davantage sur leurs parrains

hommes d’affaires ou entreprises encouragés à investir ou à faire des dons

pour se maintenir à flot.

“Nous n’avons pas encore déterminé le budget et comptons sur (Samer) Foz, qui sponsorise notre équipe”, affirme Khaled Tawil, président du club Hattine al-Sahili, citant le richissime magnat syrien de l’immobilier, de la finance et des médias.

Car pour beaucoup de patrons de club, les demandes des joueurs justifient un investissement supplémentaire.

“Ils ont le droit de demander des contrats mieux payés: à cause de la dépréciation ils gagnent quatre fois moins qu’auparavant”, relève l’entraîneur de Hattine al-Sahili, Hussein Afach.

Dans la capitale, le très populaire club Al-Wehda a renouvelé tous ses joueurs, signant également de nouveaux contrats avec trois grands noms du football syrien, Osama Omari, Hamid Mido et Mohamed Al-Zeno.

“Nous avons été affectés par les conditions économiques et le coronavirus (…) J’ai prêté 180 millions de livres au club, en attendant que la situation s’améliore”, affirme le président du club Maher Al-Sayyed.

Mais les nouveaux contrats, même révisés, “ne sont pas suffisants pour assurer l’avenir” des joueurs, assure l’attaquant Omari, ajoutant que leur pouvoir d’achat reste toutefois bien meilleur que celui d’autres en Syrie.

Cela n’empêche pas certains clubs de compter sur leurs supporters pour les soutenir financièrement.

C’est le cas d’al-Ittihad à Alep, huit fois champion de Syrie et vainqueur de la Coupe de la Confédération asiatique de football en 2010, qui dit compter sur ses fans pour boucler son budget qui a plus que doublé, à 500 millions de livres.