Droits TV du foot: pourquoi Canal+ joue la montre

Un cameraman de Mediapro lors du match de Ligue 1 entre Lorient et Monaco, le 6 janvier 2021 au Moustoir
Par Antoine MAIGNAN / © 2021 AFP

A quoi joue Canal+ ? Le football français cherche fébrilement un repreneur pour ses droits TV, mais rien ne presse la chaîne cryptée, en position de force dans les négociations avec la Ligue de football professionnel (LFP).

Pourquoi Canal+ a-t-elle intérêt à faire une offre ?

Depuis la défaillance de Mediapro, le groupe sino-espagnol qui avait promis au foot français la somme record de plus de 800 millions d’euros par an jusqu’en 2024 pour diffuser la Ligue 1 et la Ligue 2, 80% des rencontres sont sur le marché.

C’est une aubaine pour Canal+, diffuseur historique reparti bredouille de l’appel d’offres en 2018: depuis plus de deux ans, la chaîne cryptée martèle que la L1 ne vaut pas plus de 650 millions d’euros par an… C’est l’occasion de prouver au marché que sa stratégie était la bonne.

“Ils ont un contrat de distribution exclusive avec beIN, Altice (mère de RMC Sport) est en train de sortir du paysage et Mediapro met la clé sous la porte”, énumère Thomas Coudry, analyste médias et télécoms chez Bryan, Garnier & Co. “On reviendrait à l’ère où Canal est le diffuseur quasiment exclusif des événements +premium+ du football, tout en apparaissant comme le sauveur du foot français. Cela a beaucoup de valeur.”

Pourquoi Canal+ temporise-t-elle ?

Alors que la LFP a récupéré ses droits TV depuis le 22 décembre, aucune offre formelle n’a été soumise par la chaîne du groupe Vivendi depuis lors, selon plusieurs sources ayant connaissance des négociations.

Quelques chiffres ont été évoqués oralement auparavant, selon ces mêmes sources, avec une potentielle proposition à hauteur de 590 millions d’euros annuels pour l’intégralité de la saison de L1, bien loin du 1,153 milliard d’euros obtenu initialement.

“Canal+ n’est pas pressé”, confirme un connaisseur du dossier. “Ils ont été ridiculisés il y a trois ans et cela les a vraiment blessés. Aujourd’hui, Canal doit se poser la question: a-t-elle vraiment besoin du foot français ? La réponse, c’est qu’il y a un prix où ça peut être intéressant, et un autre où ça ne l’est plus”.

En effet, depuis l’échec de l’appel d’offres de la Ligue 1, Canal a rebondi en rachetant à beIN Sports deux affiches de Championnat par journée pour 330 millions d’euros par an, et en sécurisant le retour de la prestigieuse Ligue des champions dès 2021-2022. Résultat: les pertes d’abonnés ont été minimisées.

Autre explication pour cette temporisation: les difficultés pour budgétiser un tel investissement imprévu. Or, chaque semaine qui passe, c’est autant de journées de Championnat qui défilent et une facture qui baisse.

“Le temps joue pour Canal car ils n’ont pas grand-chose à perdre. Leur position est extrêmement favorable”, analyse Thomas Coudry. “Ce serait délirant pour eux d’aller remettre beaucoup d’argent: ils n’auraient rien à gagner en face”.

Quel rôle pour l’Etat ?

Plusieurs sources proches du dossier avancent l’existence de négociations en cours entre Vivendi et l’Etat en vue d’obtenir des réformes audiovisuelles favorables au groupe de Vincent Bolloré notamment sur la TVA, vues comme préalables à un investissement massif sur le foot.

Mais “il n’y a pas eu de sollicitation formelle” de Vivendi en ce sens, selon une autre source proche du dossier pour qui “le lien” entre réformes audiovisuelles et football “n’est pas évident” d’autant que l’exécutif a toujours considéré le dossier des droits TV comme relevant de deux acteurs privés.

Encore faut-il que le gouvernement veuille bien sauver le ballon rond et ses gros salaires, dont la “cupidité” a récemment été dénoncée par le ministre de l’Education et des Sports Jean-Michel Blanquer…

A ce sujet, le foot français va ouvrir ces prochains jours le débat de la baisse des salaires des joueurs: une première réunion est prévue mardi aevc le syndicat des joueurs UNFP, selon plusieurs participants.

Y a-t-il un risque d’écran noir ?

L’accord entre la Ligue et Mediapro prévoit que la chaîne Téléfoot diffuse à ses frais les matches “jusqu’au 31 janvier au plus tard”. La chaîne a d’ailleurs déjà prévenu ses abonnés qu’elle émettrait au moins jusqu’au 20 janvier.

Selon une source proche du dossier, Téléfoot est néanmoins prête à jouer les prolongations jusqu’à la désignation d’un nouveau diffuseur. “Après le 31 janvier, cela reste ouvert. Il faudra que Mediapro et la Ligue renégocient”, estime cette source.

Une date est dans toutes les têtes, celle du 7 février, jour du “Classique” de Ligue 1 entre Marseille et le Paris Saint-Germain, une affiche à fort potentiel. Canal+ aura-t-elle dégainé une offre d’ici là ?