Droits TV de L1: derrière le fiasco Mediapro, à qui la faute ?

Une caméra du diffuseur Mediapro, le 13 décembre 2020 lors de PSG-Lyon au Parc des Princes
Par Antoine MAIGNAN / © 2020 AFP

Lorsqu’au printemps 2018, le football français fête un appel d’offres record pour ses droits TV, il est loin d’imaginer la catastrophe survenue deux ans plus tard avec le retrait imminent du diffuseur défaillant Mediapro. A qui la faute ? La quête des responsables a démarré.

“Cupidité” des dirigeants de la Ligue de football professionnel (LFP) de l’époque ? Mauvaise foi de Mediapro sur ses véritables intentions ? Chaque observateur tente d’expliquer comment le football français a dû tirer un trait sur son contrat faramineux signé avec le groupe sino-espagnol pour plus de 800 millions d’euros par an.

La mèche a été allumée au sommet de l’État fin novembre. “On avait alerté la Ligue. On savait que ce contrat était fragile”, lance le président de la République Emmanuel Macron à des représentants du monde sportif. Le ministre de l’Éducation et des Sports Jean-Michel Blanquer dénonce lui “une forme de cupidité”, sur BFM TV.

Comment ce contrat a-t-il été attribué ? Au printemps 2018, la LFP, via un comité de pilotage regroupant des dirigeants de clubs autour du directeur général exécutif Didier Quillot, veut atteindre l’objectif du milliard d’euros annuel pour le cycle 2020-2024.

De nombreux acteurs sont sollicités, y compris les Gafa (Facebook, Amazon…). Les horaires des matches sont bousculés pour faire grimper les audiences. Le cabinet d’avocats Clifford Chance sécurise les modalités juridiques du dossier.

Fin mai, c’est le jackpot: l’appel d’offres atteint 1,217 milliard d’euros par an (L1 et L2 comprises), dont plus de 800 millions pour le nouvel entrant sur le marché, Mediapro.

Garanties et bonus

“Personne, à ce moment-là, y compris les cabinets d’avocats, ne nous a alertés sur quelque problème qui pourrait survenir. C’est facile de reprocher cela maintenant”, martèle auprès de l’AFP Sylvain Kastendeuch, coprésident du syndicat de joueurs UNFP et administrateur de la Ligue.

Pourtant, quelques jours après l’appel d’offres, Mediapro essuie un revers majeur en perdant les droits du championnat italien faute d’avoir pu présenter une garantie bancaire suffisante.

“Une garantie bancaire de 3,2 milliards d’euros, cela n’existe pas et n’a jamais existé”, se justifie-t-on de source proche des négociations de l’époque, tout en démentant que le gouvernement ait fait part de ses craintes à ce moment-là.

Deux ans plus tard, certains dirigeants de clubs ne cachent pas leur ressentiment à l’encontre de Nathalie Boy de la Tour, présidente de la Ligue entre 2016 et 2020, et Didier Quillot, tantôt jugés “carriéristes” ou voulant “jouer leurs propres cartes”.

Sollicités, les deux ex-dirigeants n’ont pas souhaité s’exprimer. Mais Didier Quillot a déjà annoncé au quotidien L’Équipe qu’il restituerait le bonus perçu pour la réussite de l’appel d’offres, estimé à 500.000 euros par le journal.

D’autres dirigeants, au contraire, refusent de pointer du doigt ce duo. “Tout avait été fait dans la mesure du possible (…). Quand les gens ne payent pas, personne ne peut faire de miracle”, expliquait récemment Jean-Pierre Caillot, le président de Reims et du collège de L1.

Mediapro seul responsable ?

Et les regards inquisiteurs se tournent vers Mediapro et son dirigeant catalan Jaume Roures. “Le seul responsable, c’est Mediapro”, a martelé l’entraîneur de Lille Christophe Galtier ces derniers jours. “On a eu affaire à des gens très malhonnêtes”.

Le diffuseur est accusé d’avoir surévalué la valeur de la Ligue 1 dans des buts spéculatifs, en vue notamment de revendre tout ou partie des droits. Mediapro réfute cette thèse, affirmant avoir toujours voulu lancer une chaîne.

Du côté du groupe catalan, on accuse Canal+, diffuseur concurrent, d’avoir précipité la catastrophe en agissant en “abus de position dominante”, notamment dans les négociations pour la distribution de Téléfoot, qui n’ont jamais abouti, privant la chaîne de Mediapro de débouché. La chaîne cryptée et Mediapro se sont d’ailleurs mutuellement assignés en justice dans ce dossier.

Le foot français aurait-il pu éviter le fiasco ? De sources proches du dossier, on remarque des imperfections dans l’appel d’offres. Les critères quantitatifs (montant proposé) surpassant largement les critères qualitatifs (ancienneté de l’acteur) lors du choix du diffuseur, par exemple. Ou encore l’introduction de la possibilité de sous-licencier certains lots, favorisant les démarches spéculatives.

“Il faut faire un audit pour comprendre comment on est arrivés là et ne plus faire la même bêtise dans le futur”, pointe Damien Comolli, président de Toulouse (L2).

A l’Assemblée nationale, le député (LREM) Cédric Roussel a mené de multiples auditions et va demander l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire. “Il ne faut pas que ce soit un échec pour rien”, plaide-t-il.

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