Claude Le Roy: “Mon père voulait que je devienne chirurgien ou énarque”

Claude Le Roy, ancien selectionneur du Togo et grande figure du football en Afrique, lors d’une séance photo à Paris le 4 mai 2021
Par Emmanuel BARRANGUET / © 2021 AFP

Passionné de football malgré la méfiance de son père, Claude Le Roy (73 ans) a sillonné les terrains en Afrique et ailleurs. Pour l’AFP, il raconte la “pureté” technique de Roger Milla, la victoire à la CAN-1988 ou le sorcier qui prophétisa un but de Florian Maurice.

Le jour où mon père m’a appelé “Pousse-ballon”

“Mon père ne voulait pas que je sois footballeur, il voulait que je devienne chirurgien, énarque, je ne sais trop quoi… Moi je lui disais que de toute façon je ferai du football. Le jour où je venais de signer mon premier contrat pro, je rentrai à la maison et dans l’assiette il y avait des cartes de visite: +Claude Le Roy, pousse-ballon+. Il avait marqué son mépris.”

Le jour où j’ai vu Roger Milla

“Roger, la première fois que je le vois jouer, c’est dans un match amical entre Valenciennes et Laval (où jouait Le Roy, NDLR), au Mans, nous sommes adversaires. Et je me dis: +Mais qu’est-ce que c’est que ce joueur, qu’est-ce qu’il fait là ?+ Il sait tout faire. Roger, je m’en suis rendu compte après, on peut passer des semaines avant qu’il ne fasse une faute technique, c’est du cristal, c’est la pureté à l’état brut. Il avait un contrat quasiment esclavagiste, à Valenciennes. S’il s’était trouvé à l’époque d’entrée à Saint-Étienne ou à Marseille, il aurait fait une carrière mondiale.”

Le jour de mon souvenir le plus dingue

“Le souvenir personnel le plus fou, c’est la victoire à la CAN-1988 (comme sélectionneur du Cameroun, victorieux 1-0 en finale contre le Nigeria, NDLR). Mais le souvenir collectif le plus dingue, c’est la victoire contre le Steaua Bucarest (5-0 en barrage de Ligue des champions 1997, alors qu’il est directeur sportif du Paris SG, NDLR) où il faut qu’on gagne par 4 buts d’écart. (Le président) Michel Denisot me fait appeler ce sorcier bambara au Sénégal, qui me dit: +Le numéro 19 marquera le 4e but à la 37e minute+. Avant le match je dis donc à Florian Maurice: +Ne t’inquiète pas, c’est toi qui marque le 4e but+. Il marque à la 41e, et quand il rentre à la mi-temps, je lui dis: +Tu as 4 minutes de retard+.”

Le jour de mon souvenir le plus triste

“L’élimination avec le Sénégal par le Cameroun en Coupe d’Afrique 1992 à domicile en quarts de finale (1-0). Parce que c’est injuste, parce qu’on ne mérite jamais d’être battu, on joue bien mais on ne marque pas et eux sur quasiment leur seule occasion ils marquent. Je pense qu’on aurait dû être champions d’Afrique, on était tout près deux ans avant (demi-finalistes), c’est une grande tristesse.”

La nuit passée en prison

“Deux nuits, en garde à vue (dans l’affaire des transferts à Strasbourg, NDLR). Quand comme moi, on n’a jamais triché, et qu’on se rend compte qu’une enquête est entièrement à charge, basée que sur des mensonges… Il y avait effectivement un point où j’étais responsable sans l’être, une fausse facture pour les 185.000 francs payés à Per Pedersen, qui a été à l’origine de tout, alors qu’on a le fax où le directeur financier me demande une facture. Heureusement après 15 ans je suis rentré dans mes droits (condamné à 15.000 euros d’amende en appel, NDLR), mais au bout de quel combat! Il a fallu que j’attende pendant des années, que je sois abîmé. C’est une épreuve terrible, je ne la souhaite à personne.”

Le jour où j’ai écrit mon autobiographie

“J’ai très souvent commencé des livres, mais je racontais, et au bout d’un moment je n’étais pas très content de ce que j’écrivais, et après je n’avais plus le temps. Il n’y aurait pas eu de confinement, il n’y aurait pas de livre, j’aurais repoussé.” (Claude Le Roy, “Le sorcier blond”, Arthaud)

Le jour où je serai recontacté

“Je suis déjà contacté et je réfléchis. J’ai une proposition d’un club suisse, de sélections africaines, des médias aussi (pour un rôle de consultant, NDLR). J’ai promis à mes filles que dans deux ans maximum j’arrête. Mais moi, je suis tellement heureux sur un terrain avec des mecs, à travailler tactiquement, c’est un tel bonheur, pourquoi je me priverai de ça ? Si on regarde mon âge, peut-être on se dit: +Il est complètement fou !+ Mais moi je ne ressens pas ça comme ça.”

Propos recueillis par Emmanuel BARRANGUET