C1: le Portugal, terre de transferts et fragile paradis du foot-business

Le défenseur brésilien Eder Militao pendant sa présentation officielle comme joueur du Real Madrid au stade Santiago Bernabeu le 10 juillet 2019 à Madrid
Par Bruno CRAVO / © 2021 AFP

Au cours de la décennie écoulée, aucun pays au monde n’a dégagé autant de bénéfices sur les transferts de footballeurs que le Portugal. Mais au pays du “super agent” Jorge Mendes, les clubs peinent à convertir ces retombées en compétitivité sportive.

D’après un rapport publié par la Fifa le mois dernier, à l’occasion des dix ans du Transfer Matching System (TMS), sa plateforme d’enregistrement des transactions de joueurs, les clubs portugais affichent un solde positif de transferts record d’environ 2,5 milliards d’euros.

Toujours entre 2011 et 2020, quelque 15% des transactions les plus coûteuses à l’échelle planétaire proviennent du championnat portugais, qui a placé cette saison trois équipes en Ligue des champions pour la première fois depuis 2017, mais n’a plus remporté le moindre titre européen depuis les sacres de Porto en 2004 et 2011, respectivement en C1 et C3.

“Le montant de ces transferts s’explique par le rôle d’intermédiaire du Portugal, entre l’Amérique du Sud et les grands championnats européens”, explique à l’AFP Loïc Ravenel, chercheur à l’Observatoire du Football CIES.

Selon le rapport de l’instance de régulation du football mondial, la route des transferts du Brésil vers le Portugal a été la plus empruntée dans le monde ces dix dernières années, avec quelque 1.550 joueurs débarqués en Europe à travers ce pays d’à peine 10 millions d’habitants.

Des agents “extrêmement influents”

L’exemple de l’international brésilien Eder Militao, acheté en 2018 par le FC Porto au Sao Paulo FC pour 7 millions d’euros et revendu, moins d’un an plus tard, au Real Madrid contre 50 millions d’euros, démontre à quel point ces transferts peuvent être juteux.

Au coeur de ce foot-business se trouvent des agents portugais devenus “extrêmement influents” grâce à “une connaissance précise de leurs marchés: le sud-américain, le portugais et les grands championnats européens”, souligne M. Ravenel.

L’un des agents les plus puissants au monde, Jorge Mendes, est ainsi réputé faire la pluie et le beau temps dans les rapports entre les clubs portugais et les cadors européens.

Mais comme le “super agent” portugais, ces intermédiaires se font grassement payer. Entre 2011 et 2020, la facture se chiffre à quelque 320 millions d’euros, ce montant place le Portugal au quatrième rang mondial en frais d’intermédiation.

“La présence des agents est grandissante au Portugal”, affirme Emanuel Medeiros, fondateur de l’Alliance globale pour l’intégrité dans le sport (SIGA en anglais), qui s’inquiète de les voir gérer les carrières de joueurs parfois “encore amateurs et mineurs”.

“Un championnat déficitaire”

Si les “Trois Grands” clubs portugais, le Sporting Portugal, le Benfica Lisbonne et le FC Porto occupent, dans cet ordre, le podium mondial en termes de solde positif de transferts, ce modèle économique ne semble servir ni leurs ambitions sportives ni leurs besoins financiers.

“C’est un championnat déficitaire car les budgets sont fondés exclusivement sur les transferts des joueurs et, dès que les ventes escomptées n’arrivent pas, les pertes sont immédiates”, décrypte le chercheur Loïc Ravenel.

A cause du trou d’air provoqué par la crise sanitaire du Covid-19, le Benfica a connu la saison écoulée ses premières pertes depuis l’exercice 2012-2013.

Et les comptes du Sporting, qui a pourtant remporté son premier titre de champion national depuis 2002, sont également dans le rouge. De son côté, Porto devrait prochainement annoncer des bénéfices après avoir passé plusieurs années sous la contrainte des règles du fair-play financier.

“Il n’y a pas au Portugal de centralisation des droits télévisés et commerciaux liés au football, qui apporterait d’autres sources de revenus (…) et un meilleur équilibre au sein du championnat”, relève Emanuel Medeiros.

“Afin que le Portugal soit plus compétitif, il faudrait que ses clubs parviennent à garder certains joueurs, mais les écarts de richesse se sont tellement accentués ces dernières années, notamment face à des équipes comme Manchester City ou le Paris Saint-Germain, qu’il existe un énorme déséquilibre”, renchérit Loïc Ravenel.